Exister pour gagner, gagner pour exister

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Il faut d’abord se présenter sur la glace pour avoir une chance de gagner. Puis quand on profite de cette chance, on peut avoir accès à de plus grandes opportunités. La victoire ultime apporte la joie, les frissons, la fierté. Y arriver ouvre des yeux, suscite l’intérêt. Et à moyen et long terme, on espère que l’intérêt se transformera en ressources pour espérer vivre d’autres victoires, encore plus grandes celle-là.

Les championnats au hockey universitaire canadien des Stingers de Concordia chez les femmes et des Patriotes de l’UQTR chez les hommes ont eu un écho dans les grands médias. Les victoires ont ouvert des yeux, suscité l’intérêt. Les journaux ont publié des articles, les manchettes sportives radiophoniques mentionnaient ces faits d’armes, un nouveau public a partagé les émotions des athlètes. Pour la première fois de l’histoire du hockey universitaire canadien, les équipes championnes féminine et masculine d’une même année sont québécoises.

Simon Lafrance a inscrit le but égalisateur et le but victorieux dans la finale USports contre les Golden Bears de l’Alberta

Le moment semble parfait. Les victoires bien sûr, mais la décision de TVA Sports de diffuser les deux finales du hockey universitaire sans savoir qui seraient les protagonistes et le dépôt prochain du rapport Denis sur l’avenir du hockey. Parler de hockey universitaire à une échelle supérieure ne fera que du bien. Mais comment et pour combien de temps?

Que les projecteurs soient momentanément braqués sur le sport universitaire est une victoire en soi. Je suis le premier à me réjouir de cet engouement. On en veut plus. Bien qu’il faille d’abord savourer cette petite victoire, il ne faudrait pas s’asseoir dessus, toutefois. Cette lumière est une opportunité, il faut la saisir.

En profiter pour appuyer sur l’accélérateur dans la volonté d’élargir les cadres du hockey universitaire québécois. Rappelons que les équipes québécoises de hockey universitaire masculin évoluent dans la ligue ontarienne. Et chez les femmes, deux équipes du RSEQ sont ontariennes. On peut bien dire que la ligue féminine est sous l’égide du RSEQ, il n’en reste pas moins qu’il n’y a que quatre équipes québécoises de hockey universitaire féminin et trois chez les hommes. Dans les deux cas, une seule équipe provenant d’universités francophones.

Audrey-Ann Rodrigue, Rosalie Bégin-Cyr et Emily Fecteau / Photo : Courtoisie Stingers

Je mentionnais dans un article publié en décembre 2020 que : Au Québec, trois universités offrent un programme de hockey masculin. Cela représente une équipe pour chaque 2,86 millions d’habitants. En comparaison, les provinces atlantiques ont sept équipes, soit une pour 349 000 habitants. En Ontario, 17 équipes universitaires, ce qui représente une équipe pour 876 000 personnes et dans l’ouest, le ratio est de une équipe pour 1,52 million d’habitants.

Qu’est-ce qui explique ce phénomène? « L’argent et la culture », selon Gilles Lépine, ancien directeur du programme du Rouge et Or de l’Université Laval et directeur des sports à l’University of British Columbia (UBC).

« Le hockey touche une fibre très sensible au Québec. Mais ça coûte cher. Je dis souvent que le hockey pour une université, ce sont les dépenses du football avec les revenus du basket », nous explique Lépine. « Le hockey, comme le baseball, ça a d’abord été l’affaire des paroisses, puis des municipalités, alors que le basket, le volley et même le football, ça s’est développé dans les écoles. Il y a donc une concurrence entre les organisations qui veulent s’occuper de hockey. »

Chaque année alors que j’étais à la tête du programme du Rouge et Or, quelqu’un venait me parler de son intérêt à mettre sur pied une équipe de hockey. On s’assoyait ensemble et malgré tout, il finissait toujours par manquer d’argent suite à nos calculs.

Gilles Lépine, membre du Comité de développement du sport universitaire international

Ceci étant dit, est-ce que le sport universitaire doit obligatoirement être rentable pour exister? À ce sujet, M. Lépine a une anecdote qui en dit beaucoup : « Je suis déjà allé visiter les bureaux de la NCAA. En passant devant un mur qui montrait les 1100 universités membres de la NCAA, le numéro deux de l’organisation, M. Wally Renfro, m’a demandé combien parmi ces 1100 établissements retiraient un profit des activités sportives, selon moi. J’ai cru qu’il devait y en avoir 200 ou 300, peut-être. La réponse? 23. »

Gilles Lépine, ancien directeur des programmes du Rouge et Or de l’Université Laval / Photo : Courtoisie

Les choses n’ont pas beaucoup évolué depuis sa visite. En 2020, le rapport de la NCAA parlait d’exactement 1102 institutions membres. 25 d’entre elles engrangeaient des revenus supérieurs à leur dépenses. Aucune de celles-là en divisions 2 ou 3.

Les arguments en faveur de ces déficits d’opération du sport sont nombreux, bien que souvent contestés. L’accès aux études pour certains athlètes via des bourses qui autrement n’auraient pas poursuivi jusqu’à l’obtention d’un diplôme. La hausse de la notoriété des institutions qui amèneraient plus d’élèves à les choisir même s’ils ne pratiquent pas de sport. La loyauté envers les équipes sportives qui va transformer cet attachement en dons éventuellement.

Celui qui compte 40 années d’implication dans le sport étudiant ajoute ceci : « Alors que j’étais à UBC, le recteur était l’ancien président de l’Université de Cincinnati. Il m’avait dit un jour que le sport n’était pas une dépense, mais un investissement. Et cet homme n’était pas un sportif. C’est une question de culture. De la place qu’on accorde au sport dans les écoles. Et quand on parle de hockey masculin en particulier, c’est l’inverse, c’est la place que les parents accordent aux études pendant le cheminement sportif. Tranquillement, cette mentalité de l’importance des études prend de plus en plus de place. Et puis, il faut comprendre que si au hockey féminin, il y a une reconnaissance très haute du niveau universitaire chez Hockey Canada, ce n’est pas le cas chez les gars. »

Alors, est-ce que les victoires des Stingers et des Patriotes auront un effet sur les investissements dans le sport universitaire et les programmes de hockey en particulier? Qui prendra la pôle maintenant pour transformer cette opportunité en argent sonnant?

Idéalement à mon humble avis, il faudrait que les deniers proviennent du secteur privé. Il faudrait que des entreprises ou des mécènes voient dans le sport universitaire une belle façon de redonner à la société et profiter d’une vitrine positive. D’ailleurs, en 2019, un groupe d’individus dont Daniel Lamarre, alors pdg du Cirque du Soleil, avait annoncé un partenariat avec les Patriotes de l’UQTR afin de soutenir le programme de hockey.

Un article paru dans NEO UQTR sous la plume de Jean-François Hinse citait ainsi le prolifique homme d’affaires : « Dans bien des villes américaines, le sport rassemble la population et la communauté universitaire comme rien d’autre. Il est un moteur de développement et de recrutement extraordinaire pour une université, et il insuffle une vitalité ainsi qu’un dynamisme essentiel pour le sentiment d’appartenance régional et universitaire. L’excellence du programme des Patriotes en hockey masculin est reconnue partout au pays. Le temps est maintenant venu de voir encore plus grand et de se donner les moyens de nos ambitions »

La vitrine actuelle donnera-t-elle envie à d’autres Daniel Lamarre ou Jacques Tanguay de se manifester à Sherbrooke, Québec ou au Saguenay? À quel point la vitrine d’exposition sera longue quand on sait que le sport universitaire est si peu présent dans nos médias? L’investissement provenant directement des universités ou du gouvernement est peut-être nécessaire aussi.

D’une façon ou d’une autre, les programmes universitaires ainsi que les organisations comme USports et le RSEQ doivent trouver une façon de profiter de l’occasion que leur ont offert les Stingers et les Patriotes. Il faut augmenter la visibilité du sport universitaire et collégial en utilisant ces moments de grâce pour vendre le produit. Il faut donner envie à TVA Sports d’en présenter davantage et à RDS de vouloir en prendre aussi une part. Il faut que nos championnats deviennent des incontournables pour les médias sportifs. Qu’une couverture régulière fasse partie des habitudes.

En y arrivant, l’intérêt des amateurs ne pourra qu’évoluer. Du moins, il en aura au moins l’opportunité. Et si l’intérêt grandit, la vitrine sera plus grande tout comme le retour sur l’investissement pour ceux qui daigneront délier les cordons de la bourse. Et alors, il sera encore plus intéressant pour les universités d’investir à leur tour dans leurs programmes et d’attirer ou de garder les meilleurs étudiants-athlètes ici. Ceux-ci travailleront et seront des modèles pour les générations à suivre. Et ainsi de suite.

Le rapport Denis sur le développement du hockey sera-t-il un précurseur? Proposera-t-on des changements qui pourraient inciter non seulement le modèle québécois, mais canadien, à évoluer vers une meilleure intégration du hockey universitaire? Espérons-le. Mais peu importe ce qui déclenchera le domino, n’attendons pas trop, il serait malheureux que la fenêtre se referme.

Le hockey universitaire, et tout le sport universitaire et collégial par la bande, est sous une certaine loupe en ce moment. Il existe maintenant aux yeux de nouveaux observateurs grâce aux victoires. Faisons-le vivre encore plus fort pour que les victoires deviennent encore plus grandes.

Enfin, je ne dirai jamais assez à quel point notre sport universitaire est un produit local que nous avons intérêt à consommer. Qui embarque?

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